11 Mar 2019

Vers un internet intermittent

Acceptera-t-on que le site qu'on veut voir justement maintenant est indisponible pour économie d'énergie ?

Low Tech Magazine est un site accessible suivant l’ensoleillement. Dans un article traduit en français par Framasoft, il explique comment il a construit son serveur autour d’un panneau solaire de 50 watts. Il en profite pour analyser le gonflement des sites actuels, toujours plus lourds en poids et gourmands en bande passante. Mais surtout il donne des consignes à ses lecteurs afin qu’ils puissent savoir à quelle heure il vaut mieux tenter de joindre ses pages web. Les plus impatients d’entre eux pourront se procurer la version papier.

Bon nombre d’entreprises d’hébergement web prétendent que leurs serveurs fonctionnent avec de l’énergie renouvelable. Cependant, même lorsqu’elles produisent de l’énergie solaire sur place et qu’elles ne se contentent pas de « compenser » leur consommation d’énergie fossile en plantant des arbres ou autre argument “greenwashing”, leurs sites Web sont en ligne 24h/24. Or l’énergie solaire se stocke très mal.

Lorsqu’on étudie la consommation des Datacenters, le problème de l’uptime vous saute à la figure. Leurs propriétaires mettent en avant qu’ “on” ne supporterait plus qu’un site tombe en panne, pas plus qu’on ne supporterait un crash d’avion ou un train annulé. Dans une vision néocapitaliste tournée vers la vente à tout prix, l’exigence du consommateur ne supporte aucun délai. Néanmoins, les pertes financières qu’on met en exerque lorsqu’un serveur ne répond plus, ce sont les grosses entreprises qui les brandissent.

Prenons Amazon, le plus grand magasin du monde. Si l’on décortique les pages de son site, les fonctionnalités proposées sont assez simples : je peux lire la description du produit (quand on la trouve), voir les photos, consulter les prix. La facture énergétique monte pour des services que le client n’a pas forcément souhaités : suggestions pour me faire acheter plus, avis plus ou moins pertinents, place de marché pour me faire acheter sur ce site même s’ils n’ont pas de stock, gestion de mes envies futures. Surtout beaucoup de publicité et d’incitations. Nous sommes loin de ces applications aux algorithmes subtils qui penseraient à notre place, pour la plupart des clients des datacenters, il ne s’agit que de pousser des produits devant le consommateur.

Si Amazon coupait l’accès à son site de vente une heure par jour, est-ce que cela annulerait mon besoin de livre, de cartouche d’imprimante, de pile ou de brosse à dents ? Je ne pense pas. Les entreprises du Web 2.0 manient le greenwashing tant qu’ils peuvent pour nous faire croire que leurs produits sont plus vertueux. Philippe Bihouix nous l’expose : aucune entreprise ne peut aujourd’hui annoncer un renoncement à la course au profit : quand les actionnaires ne sont pas derrière, ce sont les employés qui veulent davantage des augmentations que d’améliorer la planète. L’interdépendance des systèmes rend toute rupture d’une singularité inimaginable…

Et pourtant… D’intrépides professionnels nous proposent maintenant des serveurs qui fonctionneraient à l’énergie solaire. Comme toute énergie renouvelable naturelle, elle n’est pas générée à volonté. Son stockage est difficile. Son approvisionnement non maîtrisé. Par conséquent, on nous met en garde : le site ne pourra pas être disponible tout le temps. On nous indiquera même des heures où la consultation est meilleure. Cette déclaration toute simple fait naître en moi d’apres conflits. Par quelle lacheté je suis entré dans le camp de ceux qui estiment qu’on devrait avoir accès à un site en permanence ? Peu de situations exigent en vérité qu’on ait une information sur le champ. Certes, répondre à ses amis, à son conjoint, à ses enfants serait plus difficile que de s’en référer à la sainte “4G”, juste le temps de s’apercevoir qu’à trop se fier à Internet, on y a sacrifié une bonne partie de ses capacités mémorielles.

Qui des possesseurs de smartphones, seraient prêts à couper ses données mobiles une partie de la journée, voire ne les autoriser que trois fois par jour ? Aux réponses, vous entreverrez l’ampleur du problème.

Non, la plupart du temps, rien ne justifie qu’on paie pour des services accessibles à toute heure du jour et de la nuit. En France particulièrement, n’a-t-on pas fait ritournelle que de se plaindre des heures d’ouverture de nos administrations mal aimées ? Alors, pourquoi ne pourrait-on pas planifier une heure pour faire nos courses internet, et une heure pour faire nos recherches ? Comme le précise Low Tech Magazine, pour les informations vraiment pertinentes, qu’on veut pouvoir relire à loisir, le papier reste un moyen plus écologique et disponible que l’informatique. La faute aux campagnes contre la déforestation si nous sommes terrorisées à l’idée d’imprimer une feuille ou d’acheter un livre. Savoir quel comportement entre consommer du papier ou de l’internet serait préférable n’a guère d’internet : comme souvent, le problème n’est pas de consommer plus vert, mais de moins consommer. Faisons un régime de mots, et si vraiment les idées des autres nous manquent tant, allons parler à nos vieux.