19 Jan 2020

Comment j'ai arrêté d'être un geek ?

La dépendance à l'achat compulsif peut se soigner, même quand on baigne dans la pop culture.

Pour un ancien parisien, revenir dans le quartier de Saint-Michel-place Maubert promet des orgies acheteuses autour de héros américains, de goodies à l’utilité improbable et d’ersatz de déclinaisons transmédia.

Ce jour-là, perdu entre Noël et le jour de l’an, je me promenais en compagnie de ma fille, lui faisant faire le tour du propriétaire : j’ai tellement arpenté ces pavés dans ma jeunesse, et dépensé une trop grande fortune en produits geeks que je ne possède plus aujourd’hui, que j’en reconnais l’odeur. Tout est là pour me faire craquer, replonger. Ma fille aimerait d’ailleurs que je franchisse le pas, afin d’exercer son chantage sentimental. Mais il y a un hic. L’envie de consommer ne m’étreint plus.

Vous avez le droit de penser que mon idéologie décroissante me pousse intuitivement à verrouiller mon comportement consumériste, à nier mon désir d’acquérir, à mettre de côté des plaisirs que je trouvais agréable autrefois. Vous ne connaissez pas forcément mon dégoût profond pour la contrainte. Non, je ne me fis pas violence à refuser de mettre les nouveautés du moment dans mon cabas. Je me suis au contraire senti soulagé, enfin capable de savourer un mode de vie plus sobre sans être tenté de céder aux sirènes de l’habitude.

Quelles habitudes ai-je abandonnées ?

Un geek se définissait autrefois comme un expert passionné de technologie, dont les compétences sociales ne sont amenuisées par un manque de pratique. Aujourd’hui, le geek est un consommateur pointilleux et boulimique pour lequel le nombre de compétences limitées est un orgueil et une preuve d’expertise. Il émaille son discours de citations à réserver aux connaisseurs et entend avoir un avis sur tous les sujets “geeks”, en général plutôt critiques. Le geek d’aujourd’hui bichonne ses références pour mieux abhorrer toutes les autres. Autrefois, il était désargenté et rejeté. Aujourd’hui, c’est la star à Hollywood et son pouvoir d’achat est très convoité. Les projets de financement participatif qui le caressent dans le sens du poil explosent leurs jauges, et ceux qui ne les écoutent pas finissent par mettre la clé sous la porte.

Vous trouvez que je caricature ? N’oubliez pas que je suis un geek.
Ou je fus.
Je ne sais pas très bien encore.

Je fais le malin, là au milieu des couvertures de comics US et des sorties manga, mais il m’arrive encore de craquer pour une campagne participative autour d’un jeu ou de jeter mon dévolu sur un produit d’occasion. Si j’ai mis beaucoup de distance entre les fabricants d’histoires et moi, je n’ai pas encore passé le cap de créer mes propres jeux. L’idée m’est familière, mais j’ai peur que mon entourage ludique, drogué aux tests des nouvelles sorties, soit par trop critique à la vue d’un prototype ou d’une règle maison.

Il faut avouer que mon imaginaire s’est fait dynamiter par les modèles de prédiction scientifique bien moins cyberpunk que (post-)apocalyptiques. Je n’ai donc pas grand mérite à ne plus aduler des super-héros américains défendant un modèle néo-libéral patriarcal et climatosceptique dans une violence décomplexée. Je me réjouis d’ailleurs de constater que mes connaissances plus aiguisées dans les luttes sociales et les principes économiques m’aient donné envie de récit plus proches de moi, de ma géographique, de mes aspirations. Déconstruire l’histoire de personnages reflets de leur époque s’envisage facilement une fois le regard plongé dans l’alternative aux modèles dominants posée. La glorification d’hommes qui se réinventent repeuple naturellement mon imaginaire nettoyé des ruines de la Kulturkampf.

Si je n’ai pas encore repeint tout aux couleurs de la magie et de l’aventure, et recréé de nouveaux mondes dans lesquels raconter mes histoires, c’est que je n’ai pas encore réparé mon moteur. Celui qui vous donne foi en l’avenir, et vous faire sourire le matin. Chaque jour, je me mets devant mon établi, prêt à rassembler les pièces. Et puis j’ouvre mon dernier livre d’histoires, celui qui raconte le monde réel. Je croyais que la fiction était taillée pour nourrir le mental, mais je ne connaissais pas encore le pouvoir de l’actualité. Je tourne donc les pages de mon livre qui me décrit les frasques de mes contemporains, et je les lis jusqu’à ce que mon livre me tombe des mains, les yeux rougis (de fatigue bien sur) et la tête lourde… à moins que ce ne soit le cœur ? Et mon moteur reste sur son établi, dans le même état que la veille. Et mon envie de nouvelles histoires qui font rêver attendra bien encore un peu. Certes, j’aimerais bien me divertir aussi, retrouver le plaisir d’être emporté par un récit que me kidnapperait l’espace de quelques minutes, quelques heures ; mais pas à n’importe quel prix.

Voilà pourquoi je ne paie plus ma taxe geek. Les sorties peuvent s’accumuler dans les rayons, les yeux de mes congénères fixés sur les derniers programmes à la mode, je préfère rester libre de tout influence et être un jour capable de me réinventer, moi aussi. Avec le secret esprit qu’un jour, d’autres me glorifieront pour cela. A commencer par ma fille.